Dans le genre San Antonio ça s’appel : Pré carré

Pré carré

J’ai 23 ans, pas de fric, sportif, étudiant pas trop mauvais en géopolitique, spécialisé sur les questions africaines, je n’ai pas la moindre idée de ce que je vais faire de ma vie. Un jour, pour rire avec des amis en sortant de cours on se rend dans un bureau de recrutement de l’armée. On rencontre chacun à son tour un officier. Le gars est sympa, on rigole un peu de la situation. J’ai pas spécialement envie de courir dans la boue avec un flingue. Encore moins d’avoir à m’en servir un jour. Ma démarche relève plus de la curiosité que de l’intérêt. On parle de l’Afrique où il a passé un peu de temps. J’ai des idées bien trempées sur l’action de mon pays qui y perdure et avec laquelle je ne suis pas toujours, voire même rarement, d’accord. En sortant je rejoins mes amis au café du coin où on a convenu de se retrouver. Comme à notre habitude, on bois des bières et on refait le monde. Le rendez-vous est assez peu concluent pour tout le monde. C’est le bilan de notre fin d’après midi chez les bidas.

A cette époque je sors avec la sublime Iris. Une très belle jeune femme qui me plait beaucoup. Je l’ai rencontré à la bibliothèque universitaire ou je dévore tout ce qui a trait à l’Afrique. Une amie nous a présenté. Au début je ne l’intéresse pas du tout mais on échange beaucoup et on s’entend bien. Je la recroise quelques temps plus tard alors que j’arbore une sublime moustache en croc, hommage à Dali et Hercules Poirot. On déjeune ensemble et lui demande ce que je dois faire pour sortir avec elle. Elle répond du taco-tac : « coupe ta moustache ». Je la retrouve le lendemain glabre et souriant. Le charme opère. Après quelques jours passionnels, sa peur de l’engagement prend le dessus et elle me quitte autour d’un café au goût amer. Dévasté je rentre chez moi et écoute à fond comme un remède, une bonne partie du répertoire de Jacques Brell. Entre « Ne me quitte pas » et « Mathilde est revenue », le téléphone sonne. Le volume est au maximum et j’ai du mal à entendre mon interlocuteur. Je crois percevoir : « Monsieur Dupont, Colonel Farnez au téléphone ». Pensant qu’il doit s’agir d’un ami au courant de la mauvaise nouvelle et voulant me remonter le morale en me faisant une blague potache, j’éclate de rire. Au ton insistant de mon interlocuteur, je fini par baisser le volume. Quelque peu énervé, il précise que suite à mon entretien récent avec le service de recrutement de l’armée, il souhaite me rencontrer. Sans préciser pourquoi, ce qui pique ma curiosité, il me propose une date et un lieu de rendez-vous. La rencontre doit avoir lieux au Bar Populaire ou j’ai mes habitudes. J’accepte avec l’espoir de me faire rincer à l’oeil. Mon choix est également motivé par la rupture que je subis et une furieuse envie de me changer les idées. Mes potes n’ont pas été contactés et trouvent ça tout aussi étrange que moi. Particulièrement le lieux du rendez-vous. Deux d’entre eux disponible ce jour là, proposent d’y être un peu avant l’heure et de veiller à ce que tout se passe bien. Le jour J, j’entre dans le bar. Mes amis sont là entrain de siroter une mousse. Mon rendez-vous que je dois reconnaître à son tee shirt jaune est assis seul à une table en plein milieu des clients. On est en plein dans un roman d’espionnage. J’adore. L’atmosphère est bruyante. La sono crache un ska suranné. Du Madness il me semble. Je commande une bière et m’installe à la table de mon improbable rendez-vous. La poignée de main est ferme. Le gars a l’air plutôt sympa. La trentaine. Habillé décontracté, il ne ressemble pas à l’idée qu’on se fait d’un militaire. En plus il a la descente plutôt lest. Après les salamalecs d’usage il attaque :

  • Suite à ton entretien, on s’est renseignés sur toi.
  • Qui ça on ?
  • On apprécie ton « profil » d’étudiant bien intégré qui ne fait pas de vagues.
  • Je devrais ?
  • Ton intérêt pour l’Afrique et tes séjours sont aussi les bienvenus.
  • Je n’y suis allé que trois fois !
  • Je sais.

    Piqué au vif par cette connaissance de mon parcours dont je n’avais pas fait état lors de mon entretien, je lui demande de but en blanc :

  • Qu’est ce que tu veux précisément et qui sont ces personnes qui semblent autant s’intéresser à moi ?
  • Il s’agit d’une simple prise de contact, élude t’il. La prochaine fois ça sera sans tes potes.
  • Quels potes ?
  • Ceux qui en sont à leur troisième bière et malgré l’idée brillante de t’accompagner incognito lancent des regards plutôt insistants dans ma direction. Pour la discrétion on repassera.

    Il se lève en souriant et se baisse vers moi pour me dire : « ça pourrait être un expérience intéressante. Pense-y. La prochaine fois, il faudra garder ça pour toi. » Le mec sort du bar sans se retourner. Je fini ma bière. J’ai envie d’en savoir plus. Si ce gars est aussi bien informé, il faut que je la joue profil bas. En commandant une autre bière au zinc, avant de rejoindre mes potes à leur table, je me dis qu’il va falloir ruser. Michel et Thierry trépignent sur leurs sièges.

  • Alors ? Il voulait quoi ?
  • Déception ! C’est juste un recruteur qui se la joue cool et qui recherche de la chair à canon pas trop con pour aller faire des trucs bizarre là ou personne ne veut aller.
  • Tu lui a dit quoi ?
  • Je lui ai dit d’aller se faire foutre !

On éclate de rire et les bières s’enchainent. On reparlera de l’histoire avec le reste de la bande. Je donnerai plus de détails pour broder mais ne dévoilerai rien.

Je rencontre ensuite Stéphanie. Une très belle journaliste. Je me sent bien et croque la vie à pleine dents. Peu de temps après l’avoir rencontré, alors que je rentre de la fac en moto un type s’arrête à côté de moi a un feu rouge. Il roule sur une double cylindre anglaise rutilante et tonitruante. Une Norton. Il me fait un petit signe de la tête comme il est de mise chez les motards. Je réponds à son salut et le feu passe au vert. A l’intersection suivante, le gars est toujours à côté de moi. Il lève sa visière et me demande :

  • Alors t’as réfléchi ?
  • Oh ça, je n’arrête pas. Merci de t’en inquiéter.
  • Petit malin !
  • On fait ce qu’on peut.
  • Je voulais te parler de ta rencontre au Bar Populaire.
  • ?
  • Suis moi !

Le tricolore passe au vert. Il démarre sur les chapeaux de roue. Je bénie ma bonne étoile d’avoir investi pour pouvoir travailler en intérim dans une petite 125 pourrie mais hyper réactive. J’arrive à le suivre tant bien que mal et à me faufiler dans la circulation dense de la ville à la sortie des bureaux. Le mec est un fou furieux. Il roule à tombeaux ouvert. Au bout d’une heure de pseudo course poursuite ou il est obligé de ralentir la cadence de temps en temps, mon deux temps suranné ne dépassant pas le 110 sur l’autoroute, on se retrouve en pleine campagne. Il finit par se garer devant une petite baraque décrépite. Il fait sombre. Je ne suis pas rassuré. Le gars enlève son casque. Il a le sourire jusqu’aux oreilles et dit :

  • Ben dit donc t’en as dans le ventre toi. Elle tire la tronche ta pétoire mais tu tiens la route.
  • Et encore t’as rien vu. Imagine si tu avais été une jolie nana !

On rigole un peu. Enfin, surtout lui. Moi je ne suis pas tout à fait détendu. Il me fait signe de le suivre et on entre dans la maison. On passe par un couloir étroit et obscure. Ca sent la clope froide et le renfermé. Au fond de ce couloir, une porte entrouverte d’ou nous parviennent les accords d’une musique qui en ce lieux paraît irréelle. Je reconnais IAM. J’entre dans une petite pièce précédée par le motard hilare. Deux hommes, la trentaine, sont entrain de taper le carton. Le motocycliste me propose un siège. Il tire deux bières d’une glacière d’un coin de la pièce et m’en tend une. De la Budweiser de Budvar. Autant dire que même si je ne sent pas trop le plan, je vais quand même écouter ce que ces gars ont à me dire. Au moins jusqu’à ce que j’ai fini ma Bud. Les joueurs de cartes finissent leur tour . Ils déposent leurs jeux sur la table et me regardent avec insistance. Au bout de quelques instants, que je vis comme une éternité, l’un deux rompt le silence :

  • Salut Herbert.

Ce gars connait mon prénom.

  • Normalement on recrute plutôt chez les sports études. Mais toi t’es venu à nous on va dire. Tu nous a laissé ton CV et en plus t’as fait marrer le troufion du recrutement. Ton coup l’autre jour avec tes potes au bar était assez culotté aussi. T’es un malin et ça nous plait.
  • Je suis super content de l’apprendre mais là vous me voyez un peu pentois. Je ne sais pas qui vous êtes et ce que vous me voulez.
  • T’as pas à le savoir, réponds le motard. Tout comme nous on va t’oublier.
  • Ce qu’on a à te proposer c’est comme un petit boulot. Comme tes extras en maçonnerie pour te payer tes études, surenchérit le gros balaise en bout de table.
  • Comment vous savez ça ?
  • C’est notre boulot ! On bosse dans les renseignements. Ca te dit quelque chose ?
  • Oui évidement.
  • Tu serais intéressé ?
  • En quoi ça consisterait ?
  • Rien de spécial. Continuer à faire ce que tu fais. Finir tes études et ensuite partir comme tu le souhaites pour bosser à l’étranger.
  • J’ai pas besoin de vous pour ça !
  • On est d’accord. Mais nous on a besoin de toi. De ce que tu vas apprendre, de ce que tu vas voir, de ce que tu vas entendre.

C’est comme ça que j’ai été recruté. C’est là aussi que commence mon histoire. Vous comprendrez aisément pourquoi j’écris ça sous un pseudo, que les noms des protagonistes ont été changés et que je ne cite et ne citerai aucun lieux qui peuvent donner des informations sur ce qui v’a suivre pendant les dix années que dur ce récit.

Apprendre à donner le change

Stéphanie me largue au bout d’une semaine. La série continue… Elle sort d’une longue histoire compliquée. Elle me dit qu’elle était bien avec moi, que mes excentricités la font rire. Je suis ravi de l’apprendre. Mais elle n’est pas prête a s’engager. Elle me dit :

  • Tu sais, ça m’a fait du bien de te rencontrer.
  • Moi aussi. C’est dommage de s’arrêter en si bon chemin.
  • Je ne suis pas prêt. C’est peut être mieux comme ça tu sais. Je ne voudrais pas te faire souffrir.
  • Si tu le dis.
  • J’aimerai bien qu’on restent amis.

L’expression est lancé. Celle là, je vais l’entendre un bon paquet de fois. Moi même, je vais en user un peu, mais bien évidement avec parcimonie. Je retrouve mes potes et on se saoul. Je suis désappointé mais le lendemain c’est les vacances qui commencent. On a deux semaines et je vais pouvoir travailler et gagner un peu d’argent. Je ne suis pas de la région contrairement à mes amis. Ils rentrent tous chez eux et moi je vais aller travailler sur les chantiers. J’ai été recruté par une boite d’intérim mais la mission n’a rien a voir avec la pose de cloisons amovibles dans des bureaux ou la préparation de béton pour des chapes dans des maisons de particuliers. Je vais installer des faux plafonds dans une base aérienne… Je suis ravi. Alors que d’autre vont se la couler douce à se gaver des bons petits plats de maman. Moi je vais turbiner et en ressortir avec pas grand chose si ce n’est de superbes ampoules des muscles endoloris et tout de même un peu d’égo.

Mon agent chez Manpower m’a bien précisé de ne pas oublier ma carte d’identité. J’arrive sur le chantier à Huit heures du matin. Un planton vérifie mon identité sur une liste et me donne un badge pour pénétrer dans l’enceinte. Je dois impérativement conserver mon badge visible et ma carte d’identité sur moi en permanence. Des contrôle peuvent être effectués à tout instant. Je suis ravi de l’apprendre. Je sent que je vais beaucoup m’amuser. Il me file un plan pour me rendre sur les lieux des travaux ou m’attends le chef de chantier. J’erre dans la base quelques temps. Je vois des avions dans des hangars, des camions de pompiers étincelants. Je trouve enfin le lieux de rendez-vous ou attendent deux autres types de mon age. On est tous super bien habillés avec nos bleus de travail, nos chaussure de sécurité et nos casques. La grande classe. Digne d’un défilé de mode Chanel version bâtiment et travaux publics. On discute un peu. On est tous étudiants on bosse pour se payer nos études et on a pas la moindre idée de ce en quoi consiste la pose de faux plafonds ni même de ce que c’est pour être précis. Le chef de chantier se pointe peu de temps après mon arrivée. Il nous regarde avec un petit rictus et dit : « salut les gars ». Ce a quoi on réponds en cœur « bonjour monsieur ». Le « Monsieur » est peut être exagéré mais il semble que, comme moi, les autres gars aient véritablement travaillés sur des chantier et aient eu à se farcir les humeurs d’un responsable farouche, d’autant plus à l’égard d’étudiants qui ne font ça que temporairement. Dans le doute, il vaut mieux arrondir les angles et ménager les susceptibilités. J’ai eu l’occase de me faire virer de chantiers ou de me friter avec des ouvriers. Les mecs sont dur, ne plaisantent pas toujours et quand ils se sentent atteints dans leur honneur ont le coup de truelle ou de tout objet contendant qui leurs tombent sous la main (tournevis, marteau, perceuse et j’en passe) assez vif. Après un « c’est parti » plutôt enjoué on suit le chef de chantier à l’intérieur du bâtiment. Le préfabriqué datant des années 60 est plutôt miteux. Ils se composent de trois grandes pièces sombres ou il nous demande d’entrer chacun à notre tour avec pour seul consigne d’attendre. Dans la mienne il n’y a rien à part un bureau et deux chaises. Pas d’outils, pas d’escabeau, rien de ce que je peux voir habituellement sur un chantier. J’attends patiemment jusqu’à ce que quelqu’un entre dans la pièce.

Le site de Léonard